ANTIGONE

5 février 2021

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Les défis et les tribulations d’une famille algérienne qui immigre à Montréal témoigne des difficultés de l’intégration dans une nouvelle société et un nouvel environnement. Mais, tout comme dans la tragédie grecque du même nom qui inspire ce film, Antigone, il y a des choix existentiels à faire entre plusieurs alternatives, et ces choix ne sont pas toujours des choix évidents entre le bien et le mal. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on est devant une tragédie.

Antigone : film canadien inspiré de la tragédie grecque de Sophocles, Antigone. Film présenté en 2019, réalisé par Sophie Deraspe. A gagné le titre de meilleur film canadien au festival de films de Toronto (TIFF) en 2019.

L’histoire

(Alerte pour les divulgâcheurs : ne lisez pas cette section si vous voulez voir le film par vous-même, sans connaître le scénario à l’avance).

Le père et la mère de quatre jeunes algériens sont tués et leurs corps jetés aux portes de leur domicile en Kabylie, en Algérie. Le spectateur n’est pas renseigné sur les causes exactes des meurtres, mais on suppose qu’il s’agit d’un règlement de compte, possiblement de nature politique.

Les membres restants de la famille, les quatre adolescents-jeunes adultes et leur grand-mère, immigrent au Canada en tant que réfugiés politiques.

Les noms des membres de la famille sont, pour les enfants, les mêmes noms que l’on retrouve dans la pièce de Sophocles, Antigone.

Le personnage principal du film est l’intense Antigone, la sœur ainée. Ismène, dont les ambitions sont plus modestes, est sa sœur cadette. Étéocle est le frère ainé et Polynice est le frère cadet, et ce dernier admire beaucoup son ainée (Étéocle).

Les deux frères sont membres de gangs de rue, criminalisés, dans leur pays d’adoption, et, durant une opération policière bâclée, qui tourne mal, le frère ainé est abattu par les policiers, et le frère cadet (Polynice) est arrêté pour avoir agressé un policier au cours du drame. Polynice est ensuite incarcéré.

Antigone, le personnage principal, à la fois du film et de la tragédie grecque, est tiraillée entre sa loyauté envers son frère accusé et ses propres efforts d’intégration dans son nouvel environnement, encouragée particulièrement par ses succès scolaires.

Choisissant la loyauté envers son frère emprisonné, elle concocte et réalise un plan pour que, lors d’une visite à son frère en prison, elle se déguise pour se substituer à lui et ainsi le remplacer au retour dans sa cellule. Polynice peut alors s’enfuir.

Le procès qui suit, malgré les difficultés, représente un certain progrès pour Antigone, mais ses efforts sont en bonne partie annulées par l’insouciance de Polynice, le fugueur, qui est retrouvé dans un bar par la police locale, en situation d’illégalité.

La conclusion du film nous montre Polynice et sa grand-mère quittant le Canada à l’aéroport, pour retourner en Algérie, alors que les deux sœurs paraissent demeurer dans leur pays d’adoption.

L’interprétation du Movie Shrink

Ce film est riche d’interprétions possibles.

Une des questions préalables qui se pose est de savoir jusqu’à quel point ce film est un reflet fidèle de la tragédie grecque qui l’inspire.

On pouvait s’y attendre, certains commentateurs ont vu le film comme étant un plaidoyer contre les préjugés, la brutalité policière ou encore contre un système judiciaire et politique qui manque de compassion. Dans un commentaire dans cette veine, un commentateur bien intentionné a décrit ces éléments comme pire que la mort.

Dans ce type de commentaires, le film est perçu comme un combat entre le bien et le mal, entre, d’un côté, des institutions défaillantes et, de l’autre, des citoyens ou futurs citoyens qui en sont les victimes.

Ces interprétations, dans leur empressement à y voir une leçon de moralité express, tendent à oublier qu’une véritable tragédie n’est pas une lutte entre ce qui est clairement bien et ce qui est clairement mal, mais plutôt la difficile recherche pour la détermination de ce qui est bien ou mal, ce qui implique parfois un choix pour ce qui est bien et mal à la fois. Dans la pièce grecque originale d’Antigone, l’héroïne est tiraillée entre son désir d’enterrer son frère avec dignité, ce qui implique dans cette pièce un certain danger pour elle-même, d’une part, et des décisions qui vont en sens contraire, mais qui sont également valables éthiquement, d’autre part. C’est à cause de ces tiraillements et dilemmes, en l’occurrence, que nous avons affaire à une véritable tragédie.

Dans l’interprétation du Movie Shrink, un thème plus fondamental de ce film est le conflit entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Au niveau de l’éthique de conviction en faveur de la solidarité familiale, Antigone devrait supporter son frère à tout prix, en se battant en même temps pour les droits des immigrants et de tous ceux qui sont sans voix. D’un autre côté, les conséquences pratiques de ce choix de principe peuvent amener des conséquences non voulues au niveau de son propre cheminement dans son pays d’adoption, sans compter les effets négatifs de ce choix sur les chances de la famille de pouvoir demeurer dans son pays d’adoption.

En allant plus loin, le Movie Shrink pense qu’il y a une autre dimension au conflit entre les éthiques de conviction et de responsabilité.

Il s’agit des effets parfois paradoxaux de l’intensité

Il y a indubitablement un élément d’intensité dans le choix d’Antigone en faveur de la solidarité familiale et de la lutte pour la justice pour tous les immigrants. Ces choix sont tout à fait valables, dans la perspective d’une éthique de conviction. À cause de la situation précaire de la famille, ces choix impliquent un degré, presque inévitable, d’intensité. Bien entendu, dans le contexte, cette intensité peut être vue comme une bonne chose.

Par ailleurs, beaucoup d’autres choix de la famille dans ce film sont marqués d’une forte intensité, incluant bien entendu le choix d’Antigone de supporter à tout prix son frère, mais aussi l’intensité des rituels d’initiation dans les gangs de rue de ses frères, au cours desquels on trouve des actes de violence qui laissent leurs marques. Bien entendu, la mort préalable des parents en Algérie constitue une sorte d’extrême au niveau de l’intensité de la violence.

Ismène, la sœur cadette d’Antigone, a une ambition plus modeste et moins intense, soit de s’intégrer le mieux possible à son nouveau pays et à son nouvel environnement. Ce choix est bien entendu moins spectaculaire et moins intense. Mais peut-on affirmer que son choix est moins valable pour autant ?

L’éléphant derrière l'écran

D’une façon plus fondamentale, le film apparaît bien être un film sur l’intensité, comme facteur socio-politique.

Ainsi, on peut soutenir que l’intensité ne constitue pas un ingrédient essentiel des systèmes socio-politiques qui fonctionnent relativement bien. Les discussions dans un cadre démocratique ont été traditionnellement (un peu moins vrai depuis quelques années) basées sur l’idée que des personnes autres que nous-mêmes pourraient avoir plus d’information que nous ou, même, avoir raison. Même le fait d’aller voter, dans plusieurs sociétés démocratiques, n’est pas une affaire tellement intense et, dans une élection en temps normal, environ la moitié des électeurs potentiels aux États-Unis ne se donne même pas la peine d’aller voter pour leur président.

La forte intensité du président américain en poste entre 2016 et 2020, rendue évidente par ses discours et par ses *tweets*, n’a eu d’effet ultime que de mener à un assaut et à un saccage de la part de ses partisans, très intenses par ailleurs, sur les institutions les plus importantes de la démocratie américaine, dans un après-midi de violence entretenue par leur chef.

Durant le printemps arabe d’il y maintenant dix ans, on n’a pas manqué d’intenses manifestations et de cris en faveur de la démocratie, mais on en trouve peu de résultats concrets aujourd’hui. Et pourtant, ce n’est pas que l’intensité y manquait.

Comme dans d’authentiques systèmes démocratiques qui fonctionnent bien, Ismène, la sœur cadette, a choisi une voix moins spectaculaire et moins intense, avec des conséquences plus prévisibles et des résultats plus heureux. Ce qui est vrai pour elle pourrait bien s’appliquer à des entités plus grandes, à des pays, à des sociétés.

Traductions de l’anglais : Georges Mercier